



COGNER À LA PORTE
Éditorial par Élodie Sabourin et Théo Reinhardt
Fondée en 2022 par des étudiant·e·s de l’Université du Québec à Montréal, la revue Premières lignes se donne pour mission d’offrir un espace d’expérimentation pour la recherche en études littéraires au premier cycle. Destinée à l’accueil des voix dites débutantes, elle cherche à valoriser le savoir de ces pensées et à en faire les points de départ d’une réflexion commune. Premières lignes se veut donc un espace où se condensent les débuts: de parcours, de parole, de communauté. C’est en se permettant le risque de se présenter sous une forme instable, aux contours indéfinis ou indéfinissables, que les idées naissantes que nous publions se dévoilent à nos pairs. Les matériaux qui échafaudent ces paroles – qu’ils soient ceux, théoriques et littéraires, de leurs prédécesseur·e·s ou qu’ils soient construits de leurs propres mains – témoignent de la liberté que nous offrons aux littéraires pour qu’iels se rendent au bout de leur réflexion.
Les œuvres littéraires sont des espaces immenses de création de nouveaux possibles. Les étudier provoque un saut vertigineux dans le vide. Relire les passages sur lesquels nous trébuchons, souligner une citation, écrire des notes dans la marge; ce sont les premiers gestes qui nous font vraiment Habiter le texte littéraire. Pour ce quatrième numéro, nous avons invité la communauté étudiante à approfondir cette idée dans leurs lectures, à réfléchir autour du verbe Habiter. Comment habite-t-on les textes et comment nous habitent-ils à leur tour ? Habiter des lieux aux limites brouillées ou, au contraire, aux frontières définies. Habiter parmi, à côté de. Habiter autour de, à l’extérieur de. Que faire quand on n’habite plus rien ? Quand on ne sait plus Habiter ? Quand tout a été détruit ? Que reste-t-il ?
Avec le verbe Habiter, une première image surgit: la maison. Construite avec des roches, du bois, du verre et des métaux ; peinturée, isolée, la maison prend forme – l’électricité et la plomberie ont été installées, des cadres sont dispersés sur les murs, un peu partout, comme preuve qu’une personne habite les lieux. Mais n’oublions pas que la maison, place de refuge, enferme, contrôle et surveille certains corps. Dans l’espace domestique, les femmes ont historiquement été isolées. Elles ont observé le monde à travers les fenêtres et, à leur manière, ont écrit sur leur condition, ont murmuré des échos qui résident encore – si nous y portons attention – dans les recoins de la maison. Pour Habiter avec elles, lézardons les murs, perçons des trous, déconstruisons les façades, traçons de nouveaux plans, ouvrons les rideaux et laissons entrer la lumière sur ces voix confinées dans l’ombre. La maison possède son propre langage, ses cris, ses mécaniques, ses dangers. Selon Alexandra Létourneau, il s’instaure dans la poésie de Carole David un tissage de voix féminines à l’intérieur des murs de la maison, lieu de tension entre les forces de création et de violence qui régissent leur existence. En s’appuyant sur les théories de la philosophe Sara Ahmed, le texte de Létourneau « Écrire sous le toit de la ménagère : l’espace domestique comme lieu de théorisation féministe dans Manuel de poétique à l’intention des jeunes filles » collectionne ces voix du recueil qui se heurtent contre les murs de l’espace domestique pour réfléchir aux manières dont de tels lieux forment les « matériaux bruts à [l’]apprentissage féministe » (Ahmed, 2024, p. 56). (Re)connaître et faire communauté avec cette filiation féminine d’artistes oubliées de l’Histoire nous conduit à notre tour, les « jeunes filles », à être hantées et à créer à l’aide de celles qui nous ont précédées. Nous écoutons ces voix en s’échappant de la maison ; à notre tour, nous parlons, « [d]ebout à voix haute » (David, 2010, p. 9). Mais parfois certaines voix, plus fortes, enterrent celles que nous peinons à entendre.
Comment Habiter quand les voix dominantes façonnent notre pensée et freinent notre capacité à devenir sujet ? L’œuvre de Nelly Arcan déborde de ces idées envahissantes qui tournent en boucle, de phrases haletantes qui carburent aux injonctions sociales faites au corps féminin : « quand j’ai eu douze ans j’étais déjà étrangère à moi-
même, à cette chair mûrissante […] ce corps […] n’est toujours pas le mien, il ne le sera jamais car quelqu’un l’a gardé avec lui, il est roulé en boule sur les genoux de mon père » (2001, p. 168-169). Le roman Putain interroge l’impossibilité d’Habiter son propre corps. Dans « L’influence des vieux messieux : répercussions du discours patriarcal sur les corps féminins dans Putain et Pour Britney », Camille Racicot constate l’omniprésence de discours de figures d’autorité masculines qui participent du rapport des femmes à leur corps. Racicot observe comment les corps des narratrices de Putain et de Pour Britney (Chennevière, 2024) sont habités et distordus par les injonctions de « vieux messieux » : ces pères et hommes plus âgés qu’elles. C’est peut-être la création qui permet d’abolir ces voix dans nos têtes, de s’acharner sur un autre corps – celui de l’écriture, afin d’imaginer son propre récit. Faire taire la voix des « vieux messieux » en la ressassant, c’est prendre l’espace sur la page quand les autres espaces restent difficiles à Habiter pour les personnes minorisées, réduites à leurs images.
Le père en tant que figure de domination surplombe souvent les représentations telles que les films. Tentons d’y échapper et, grâce au verbe Habiter, de trouver un lieu où fuir, sans re-pères. Habiter ne se réduit pas simplement à l’occupation d’un lieu fixe ; celui-ci peut aussi concerner un sujet en fuite. Habiter est un mouvement, celui du refus de rester au même endroit sous l’emprise du père. Dans « Brûler l’enfance pour sortir du feu paternel : exploration sémiotique du code de couleur de Out of the Blue », Victor Aymé Lesage déploie une analyse sémiotique du film de Dennis Hopper, paysage de l’écroulement de la structure familiale. À partir du code de couleur rouge et bleu, l’analyse étudie les composantes plastiques que le cinéaste constitue au sein de l’œuvre et qui deviennent « signes d’un autre langage […], un nouveau code que l’interprète devra découvrir » (Eco, 1972, p. 233). L’envahissement du rouge et du bleu s’interprète, par la protagoniste CeBe, comme une négociation. Dans l’évolution de sa relation avec son père, les deux couleurs luttent ou se chevauchent sur un même plan, composent contrainte et liberté, traumatisme et émancipation.
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Habiter nous mène à penser aux lieux que nous occupons et aux matériaux qui les forment, comme il nous fait prendre conscience de différentes forces : à la fois celles qui nous traversent, et celles qui se logent en nous. Et puis, lorsqu’un lieu, une force et un matériau se combinent, cela engendre une construction. Or, les œuvres ne sont pas moins construites que les bâtiments : comme ces derniers, elles sont tenues debout par des échafaudages, des piliers – bref, par une forme. Pour une œuvre d’art, cette forme est largement déterminée par un canon générique, qui situe la portée créative de l’artiste ainsi que l’horizon d’attente du public. Néanmoins, dans l’élan vital et créatif d’Habiter, il est question de voir ces murs plier sous les possibilités. Avec son texte « Une double enquête : désir, violence et néo-noir dans In the Cut », Laurelou Fontaine signe une étude du film de Jane Campion sorti en 1993, cherchant d’abord à montrer les manières dont la forme du film noir y est subvertie. Mais, additionnellement, en passant au crible les dynamiques complexes qui surgissent lorsque l’hétéronormativité et les codes cinématographiques du genre néo-noir sont mis à l’épreuve, Fontaine jette une nouvelle lumière sur le film de Campion, qu’elle juge incompris, et sur les relations troubles entre le désir et la violence que celui-ci explore. Citant Anne Carson, Fontaine remarque que le désir « est un problème de frontières. Il existe parce que certaines frontières existent. Dans l’intervalle entre la main tendue et la main qui saisit, entre le regard et le contre-regard, […] la présence absente du désir prend vie. » (Carson, 1986, p. 30. Traduction libre.)
Suivre en pensée cette ligne de faille fait surgir d’autres questionnements. Ainsi se révèle une multitude de frontières qui pointillent l’expérience individuelle, précisément celle du « je » – ce « je » qui nous unit (ou qui unit le « nous ») comme il nous sépare. Par exemple, dans quelle mesure suis-je séparé·e du chat que je flatte avec ma main, ou du téléphone cellulaire sur lequel glisse mon doigt ? Dans quelle mesure ne le suis-je pas ? Qu’est-ce que l’ordinateur dans lequel je me vide les entrailles à une heure du matin contient de moi ? Il n’est pas nouveau de poser la question de la technologie en tant qu’extension de l’humain. Pourtant, il semble toujours pertinent de le faire. D’ailleurs, en pensant la frontière, qui symbolise la séparation, on est quasi automatiquement forcé, par effet de balancier, à imaginer le contraire : la fusion. Dans « Politique de l’interstice : Haraway et la reconfiguration de l’imaginaire frontalier dans Le manifeste cyborg », Adel Wassim Sehibi étudie la problématique de la frontière. En analysant le discours visionnaire de Donna Haraway sur les liens entre l’humanité et la technologie dans l’imaginaire états-unien, Sehibi défend que, par l’investissement conceptuel de la figure du cyborg, Haraway transforme radicalement l’idée de frontière, la faisant passer d’un espace de séparation à un espace de déconstruction des mythes fondateurs, de la fiction et du réel. Il est par ailleurs montré que le coup de génie d’Haraway est d’avoir construit son texte lui-même comme un cyborg, lui permettant de performer sa propre théorie alors même qu’elle la livre.
Rappelons ici l’une des phrases qui ont démarré la réflexion du comité sur le thème de ce numéro : Habiter quelque part, c’est aussi être habité·e. À son meilleur, Habiter est une conversation : un art de l’écoute et de l’engagement, le fait de s’intéresser à quelqu’un, à quelque chose pour de vrai. Surtout, c’est le fait de répondre. Ainsi, la pleine mesure de la question d’Habiter est à prendre dans le langage qui nous lie, comme le démontre Marilou Bessette dans son texte « Je te parle donc nous sommes : le lien conversationnel comme construction d’un espace sécuritaire dans Le livre d’Emma ». En analysant le lien conversationnel et affectif entre Emma et Flore dans le roman de Marie-Célie Agnant, Bessette montre comment Habiter peut aussi être immatériel, devenant une force salutaire qui fait fi des murs et des verrous physiques. Dans cet article employant une approche intersectionnelle, on comprend que le partage d’une langue qui résiste à la domination permet à deux femmes, prises dans une chambre d’hôpital, d’aller voguer comme de la vapeur sur le fleuve Saint-Laurent, et de devenir autre chose qu’une simple patiente et une simple interprète.
D’une maison faite de bois, de pierre, de clous et de verre, à une autre faite de culture, de mots et de grammaire, Habiter ratisse large. L’ambition exprimée par ce mot, que nous avons promu en thème, est plus large encore, mais ce n’est ni par volonté de domination ni par obsession du gain. Clairement, Habiter n’a rien à faire d’un nombre qui croît, d’une flèche qui monte ; il se soucie davantage du vocabulaire, de la biodiversité et des liens intersubjectifs qu’il veut voir s’étendre plutôt que s’effriter. Car, enfin, cet espace qui n’est pas « nous » est toujours plus grand que celui qui l’est. Il fait penser à ces vers de Gaston Miron, en ouverture à L’homme rapaillé :
me voici en moi comme un homme dans une maison
qui s’est faite en son absence
je te salue, silence (1970, p. 19).
Y a-t-il moyen de voir positivement ce constat ? Peut-être faut-il faire fi du contexte historique patent qui a engendré la Révolution tranquille. Mais Miron, pas plus que quiconque, ne pouvait tenir compte de ce qui lui échappait. Tout de même, il a ouvert la porte, franchi le seuil. Il a fait le tour. Il a écrit.
Salut, silence, en effet. Mais nous n’écrivons pas de la poésie, et nous venons tout juste de commencer à parler. Allons-y donc pour un tour du bloc, le temps de visiter ces six habitations de mots, de pensées, et de couleurs. Pour Habiter, il suffit, parfois, de tourner la page. ◆
Date
2026
Numéro
n°4
Articles
6
Thème
Habiter
ISSN 2819-1722 (Montréal. Imprimé)
ISSN 2819-1730 (Montréal. En ligne)
À noter : Le tirage du n°4 « Habiter » possède 4 couvertures différentes au nombre de (30/30/30/30).
Équipe de la parution
Adèle Beauchamp
Antoine Lefebvre
Cathia Lenoir
Édouard Jomphe-Ricchi
Élodie Sabourin
Laurie-Anne Masson
Marianne Labrèche
Naomie Taillefer
Théo Reinhardt
Véronique Brisson
Comité de sélection des textes :
Adèle Beauchamp
Édouard Jomphe-Ricchi
Élodie Sabourin
Laurie-Anne Masson
Marianne Labrèche
Naomie Taillefer
Théo Reinhardt
Comité d’édition :
Adèle Beauchamp
Antoine Lefebvre
Cathia Lenoir
Édouard Jomphe-Ricchi
Élodie Sabourin
Laurie-Anne Masson
Théo Reinhardt
Véronique Brisson
Comité de révision linguistique :
Adèle Beauchamp
Édouard Jomphe-Ricchi
Marianne Labrèche
Naomie Taillefer
Théo Reinhardt
Janelle Pi
info@revuepremiereslignes.com