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Wassim Sehibi, Adel, « Politique de l’interstice : Haraway et la reconfiguration de l’imaginaire frontalier dans le « Manifeste cyborg » », Premières lignes, n°4, 2026, en ligne.

Politique de l’interstice : Haraway et la reconfiguration de l’imaginaire frontalier dans le Manifeste cyborg – Adel Wassim Sehibi

Il serait peu judicieux de cantonner l’imaginaire aux sphères de la psyché et de l’intime quant à ce qui a trait à l’histoire des États-Unis. Ricœur disait de l’imaginaire qu’il avait la possibilité, le temps d’une parole ou d’un texte, de proposer des fictions capables de reconfigurer le réel et de tester leur consistance et leur plausibilité (Chassay, Gervais, 2008, p. 11). La frontière, cette construction spatiale qui délimite les territoires, les ordonne et les catégorise, est intimement liée à l’imaginaire américain. La conquête de l’Ouest s’est faite sous la doctrine calviniste de la destinée manifeste, l’idée selon laquelle l’expansion territoriale vers ces terres « sauvages » était une mission divine ordonnée à la nation américaine. Animés par ce souffle divin, des centaines de milliers de colons se sont déplacés vers l’Ouest, repoussant sans cesse les limites du monde qui leur était connu et de ces terres qui leur étaient « promises ». Cette conquête a aussi grandement été influencée par les idéaux de progrès et de civilisation que les Lumières ont apportés à l’Europe. Chaque nouvel avant-poste et comptoir de commerce apportait avec lui les « promesses » de l’Occident à la nature. L’expansion territoriale américaine était donc une quête de transcendance qui cherchait à intégrer l’ailleurs en soi et à le sublimer. Une fois que la terra nullius fut soumise et assimilée, les Américains se sont tournés vers d’autres sphères d’influence pour satisfaire leurs aspirations impériales. Même l’espace, dernière frontière du monde, que l’on pensait inatteignable, a cédé sous les petits pas de l’homme américain. Le logos avait alors finalement triomphé dans sa tentative d’asservir le territoire, les bêtes et les corps. Il ne lui manquait plus que la soumission d’un dernier univers : celui de l’individu et de son intimité, qui avait jusque-là été considéré comme inviolable.

Le complexe militaire industriel de la guerre froide amène avec lui la création de micropuces intelligentes, d’améliorations cybernétiques et d’autres machines conçues pour changer et contrôler la nature même de l’existence. Dans la peur et la fascination que ces nouvelles technologies suscitent au sein de l’imaginaire collectif, nait un être qui allie la chair au métal : le cyborg. Une fiction dont on ignore si elle est annonciatrice d’un nouvel Éden ou d’un Armageddon potentiel. Donna Jeanne Haraway, une philosophe étatsunienne féministe, répond en rejetant ces deux fictions eschatologiques dans son Manifeste cyborg (1985). Elle utilise plutôt cette figure de la science-fiction pour déconstruire le réel établi afin de proposer de nouveaux mythes qui sauraient dépasser les récits fondateurs. La puissance évocatrice de l’imaginaire cyborgien se présente alors comme un moyen de comprendre la réalité à travers de nouveaux spectres, loin des constructions épistémologiques européennes et des dualités antiques qui ordonnent le monde à travers les essences. C’est une tentative de décloisonner notre rapport au monde, à l’altérité et à soi. La philosophe transforme alors la frontière en espace de déconstruction des dualismes fondateurs, en y faisant émerger de nouvelles fictions politiques et en brouillant les limites de la fiction et du réel.

Dans son manifeste, Donna Jeanne Haraway s’attaque à trois des frontières qui définissent la dualité nature/culture, une notion qui sous-tend les épistémologies occidentales, mais qui déjà, à l’époque de la parution du manifeste, perd en crédibilité (Haraway, 2007, p. 33). Ces trois délimitations sont la frontière entre l’humain et l’animal, celle entre l’organisme et la machine, et celle entre le physique et le non-physique. Pour ce qui est de la première, sa validité était déjà presque entièrement réfutée au moment de la parution du manifeste : « Au cours des deux derniers siècles, la biologie et la théorie de l’évolution ont en même temps transformé les organismes en objets de connaissance et réduit la frontière entre humain et animal à une légère trace sans cesse re-tracée par les luttes idéologiques et les disputes professionnelles qui opposent les sciences sociales à celles de la vie. » (Haraway, 2007, p. 34) Les avancées de la biologie, de pair avec des théories comme celles de l’évolution, ont permis de rapprocher grandement l’humain à l’animal et de comprendre que sa place au sommet de la chaine alimentaire n’était peut-être pas son droit divin. C’est dans ce flou entre la bestialité et l’humanité que la philosophe insère le cyborg comme une figure qui annoncerait des accouplements fâcheux (Haraway, 2007, p. 34). Dans l’imaginaire littéraire contemporain au manifeste, plusieurs figures anthropomorphisées faisaient leur apparition. On peut penser aux tortues ninjas de l’univers Teenage Mutant Ninja Turtles, par exemple, dont l’anthropomorphisation transgresse et brouille les frontières autre-
fois sacrées de l’homme et de la bête (Eastman et Laird, 1984).

La philosophe s’attaque ensuite à la délimitation de l’organique et du technologique. Historiquement, les outils et les engins que les humains ont utilisés étaient dépourvus de tout ce qui pouvait s’apparenter à une autonomie, voire une conscience. Les machines historiques, selon la théoricienne, ne pouvaient être qu’une pâle imitation du travail de l’homme (Haraway, 2007, p. 35). L’usine pouvait bel et bien produire beaucoup plus de chaussures que le cordonnier, mais aucune d’entre elles ne pouvait rivaliser avec la qualité du travail artisanal. Les constructions technologiques jusqu’alors nous étaient subordonnées et il était impossible de pouvoir les conceptualiser autrement. Les machines contemporaines, cependant, semblent penser d’elles-mêmes : elles se reconfigurent, se réécrivent et s’optimisent de manière autonome (Haraway, 2007, p. 34) – si bien qu’elles ouvrent la porte à une idéologie déterministe qui voit dans le développement technique la fin de l’humanité (Haraway, 2007, p. 34). La théoricienne souligne les manières dont notre rapport à la technologie se superposent à notre compréhension actuelle de la nature. Pour mieux comprendre celle-ci, nous repoussons toujours plus loin les limites de notre rapport à la technologie et nous perdons ainsi la certitude de savoir ce qui appartient ou non à la nature (Haraway, 2007, p. 35). On peut penser, par exemple, aux modifications génétiques, aux vaccins ou même aux zoos qui nous amènent à altérer la nature, que l’on croyait l’essence fondamentale, pour mieux la saisir.

La nature, dans la tradition théologique et philosophique occidentale, est symboliquement liée à l’innocence et à la sagesse. Elle renvoie au jardin d’Éden, lieu mythique de l’origine de l’Homme que la fiction cyborgienne rejette activement (Haraway, 2007, p. 33). L’effritement de la frontière technico-naturelle amène avec lui la perte d’une compréhension métaphysique essentialiste. Haraway dit : « Nous avons perdu l’autorisation d’interpréter, qui fait la transcendance, et avec elle, nous avons perdu l’ontologie, qui fait le terrain de l’épistémologie “occidentale”. » (Haraway, 2007, p. 35) Cependant, l’écrivaine n’ouvre pas la porte au cynisme ou à l’absurde face à cette destruction des repères millénaires qu’impose la pensée post-moderne. Elle croit plutôt qu’il est possible pour l’homme de perdurer face aux machines s’il agit consciemment et éthiquement dans le développement des nouveaux cyborgs (machines semi-organiques). Depuis la parution du Manifeste, quelques artistes ont exploré l’idée de conceptualiser des mondes peuplés de cyborgs. Dans l’univers vidéoludique de Death Stranding, Hideo Kojima propose une expérience de pensée où les machines sont utilisées pour reconnecter les habitants d’une Amérique fictive fracturée. Les prothèses cybernétiques et autres constructions cyborgiennes biotechnologiques, comme les « Bridge Babies », s’y présentent comme des cyborgs au service de l’humanité. Ils deviennent des outils de connexion, des ponts entre les communautés, qui permettent encore d’accéder à une transcendance positive et réparatrice.

Enfin, Haraway s’attarde sur la dernière frontière, celle du physique et du non-physique, ou du matériel et de l’immatériel. Elle conçoit cette dernière frontière comme un sous-aspect de la nature et de la technologie. Les machines de son époque tendent à la miniaturisation, mais leur portée semble s’élargir vers un horizon infini et immatériel. Elles s’alimentent directement des rayons du soleil et se propagent par le son, la lumière et la chaleur. Les cyborgs contemporains sont invisibles et ubiquistes, ils appartiennent au monde de l’éther, de la quintessence (Haraway, 2007, p. 36). Depuis la parution du Manifeste, l’humanité a fait des plus petits circuits intégrés des engins capables de diriger des missiles intercontinentaux. Nos téléphones sont devenus des extensions de notre conscience. Il nous est dorénavant presque impossible de concevoir l’existence hors du prisme de l’Internet. Les intelligences artificielles de type « Large language models » sont maintenant utilisées par une partie considérable de la population comme thérapeutes (Moore et al., 2025). Les élections politiques contemporaines se jouent et se gagnent sur les réseaux sociaux, pour la
droite comme pour la gauche (Olaniran et Williams, 2020). Nous traversons une crise ontologique de l’identité où le réel se fond avec le numérique. La miniaturisation du numérique, avec son apparente omnipotence et omniscience, mène activement à une dématérialisation du réel.

Dans ce contexte contemporain dont Haraway a su prévoir l’avènement, la philosophe met de l’avant une nouvelle place que les femmes pourraient occuper : « Les doigts agiles des femmes “orientales”, l’ancienne fascination des petites filles de l’Angleterre victorienne pour les maisons de poupées, l’attention forcée des femmes sur tout ce qui est petit, prend, dans ce monde, des dimensions plutôt inattendues. » (Haraway, 2007, p. 37) Elle établit un croisement entre l’attention forcée des femmes pour ce qui est petit socialement et la conception de ces dieux cyborgiens. Dans un monde où la conscience imprègne le matériel, les désavantages physiques des femmes disparaissent. Une possibilité s’ouvre alors pour elles de contester le récit patriarcal normatif : « Il se pourrait bien que ce soient, oh ironie du sort, ces femmes cyborgs dénaturées qui fabriquent des puces en Asie et dansent des farandoles dans la prison de Santa Rita qui, en constituant des groupes, fédèrent efficacement les stratégies de la contestation. » (Haraway, 2007, p. 37)

Le cyborg est une figure de l’interstice, ni homme ni bête. Il appartient autant au monde de l’organique qu’au domaine technologique, et son existence se déploie dans le substrat physique, tout comme dans les éthers de la métaphysique harawayenne. Analyser le cyborg dont traite Haraway comme un être ne lui rendrait pas justice. Pour la chercheuse, il est plutôt un lieu. Un locus où les identités convergent et où émerge une pensée politique. Il est la frontière même de toutes les dualités, dont il rejette les essences en célébrant les spectres. Les cyborgs assument leurs prises de positions radicalement opposées aux mythes originels du jardin d’Éden et de la symbiose préœdipienne. (Haraway, 2007, p. 32-33) Haraway les présente comme une épistémologie consciemment située : « ils sont les rejetons illégitimes du militarisme et du capitalisme patriarcal, sans parler du socialisme d’État. Mais les enfants illégitimes se montrent souvent excessivement infidèles à leurs origines. Leurs pères sont, après tout, in-essentiels. » (Haraway, 2007, p. 33) C’est dans cette illégitimité que la théoricienne voit un espace fécond pour les identités marginalisées qui n’ont plus à se conformer en son sein. Elles peuvent pleinement y célébrer leurs récits identitaires contraires aux essences sociétales capitalistes, patriarcales et racistes.

Haraway rejette les identités pures. Elle ne peut se nommer féministe, par exemple, sans aucun autre qualificatif : « Nous avons une conscience aiguë de ce qu’en nommant, on exclut. Les identités semblent contradictoires, partielles et stratégiques. » (Haraway, 2007, p. 38) Le genre et la race étant maintenant compris comme des constructions sociales, il devient difficile pour elle et pour tout autre mouvement contestataire d’unifier des groupes sous une seule et même étiquette ; elle renvoie notamment aux fractures au sein du mouvement féministe (Haraway, 2007, p. 39). C’est pourquoi la philosophe trouve pertinent d’établir un nouveau « nous » dans son mythe politique. Une collectivité à la frontière poreuse : la coalition – « l’affinité, plutôt que l’identité »(Haraway, 2007, p. 39). La chercheuse exprime ouvertement son opinion en tant que femme blanche et universitaire, en totale adéquation avec sa proposition selon laquelle le cyborg est un savoir situé. Elle fait appel à d’autres femmes issues soit de réalités sociales différentes, comme Chela Sandoval, soit de points de vue radicalement opposés au sien, comme Katie King, pour illustrer cette politique de la coalition à même le texte. Haraway propose la théorie de l’affinité et la met directement à l’épreuve avec une problématique sociale. Sa méthode ironique illustre ainsi la puissance de sa proposition en la montrant capable de faire coexister les fractures idéologiques au sein d’un même groupe. L’écrivaine du Manifeste n’impose pas une solution, elle propose plutôt des pistes à explorer et appelle à leur réactualisation constante : « Les féministes cyborgiennes doivent prouver que “nous” ne voulons plus trouver de matrice unitaire dans une quelconque nature, et qu’aucune construction n’est jamais complète. » (Haraway, 2007, p. 43)

Se revendiquer cyborg, c’est habiter un interstice dans lequel il est possible de réécrire la vie sociale, c’est en appeler à un lieu libéré de l’essentialisme qui se déploie tel un réseau aux embranchements et connexions multiples. La penseuse utilise spécifiquement l’image du circuit intégré pour représenter ce lieu métaphorique : « Je préfère [au lieu] l’image idéologique du réseau, qui suggère une profusion d’espaces et d’identités, et une perméabilité des frontières du corps personnel et du corps politique. » (Haraway, 2007, p. 63) Les circuits intégrés filtrent, modulent et amplifient des signaux électriques. Ils ne sont pas figés, ils sont plutôt pris dans une dynamique de mouvement perpétuel, un modèle dynamique qui promeut la mobilité de ses composantes. La philosophe convoque un imaginaire technologique contemporain pour illustrer des propositions complexes issues des sciences sociales. Le choix de cette image n’est pas anodin, tout comme celui des missiles, des micropuces ou du jardin d’Éden. Ce qui distingue la proposition littéraire d’Haraway, et qui lui confère sa puissance, n’est pas tant l’amplitude de ses idées – sans manquer de respect à son génie intellectuel – mais plutôt la façon dont son récit politique se construit. Le Manifeste cyborg est lui aussi un cyborg qui brouille les limites des genres, des sciences, de la fiction et du réel.

L’originalité radicale et la force de la proposition cyborgienne sont contenues dans le fait que le texte est à la fois une proposition théorique et une performance de sa théorie. Le manifeste est un acte langagier qui tente de convaincre son auditoire de conceptualiser un nouveau rapport à la réalité. Pour ce faire, il tire avantage du caractère performatif du langage. La dialectique d’Haraway commence avec une affirmation fabulatrice : « Je vais tenter ici de construire un mythe politique ironique qui soit fidèle au féminisme, au socialisme et au matérialisme. » (Haraway, 2007, p. 29) Elle présente d’emblée l’entreprise langagière qu’elle tente d’accomplir, un mythe qui rejetterait une idée de perfection et une prétention à la vérité par l’ironie. C’est un concept qui se déploie comme une stratégie discursive chez la philosophe : « L’ironie est une histoire de tension produite lorsque l’on veut faire tenir ensemble des choses incompatibles parce que deux d’entre elles, ou toutes, sont vraies et nécessaires. » (Haraway, 2007, p. 30) Au cœur de cette construction ironique s’élabore la figure du cyborg, qui se présente d’abord comme une figure, puis un lieu. Le pari que lance la philosophe avec ce manifeste est de fédérer plusieurs courants des sciences sociales en une seule construction langagière fictionnelle (Haraway, 2007, p. 30).

Haraway ne se contente pas de décrire le terme « cyborg » : elle œuvre à l’avènement de cette identité. C’est un acte qui relève de la performativité du langage, comme en traite Judith Butler dans son texte Trouble dans le genre (1990). Pour Butler, le genre est une construction identitaire qui s’opère à travers la répétition discursive et corporelle des normes sociales. Les individus sont poussés à adopter deux fictions identitaires : le masculin ou le féminin, des idéaux qui n’existent pas préalablement, mais qui, à travers leurs énonciations constantes et la répétition des normes de genres, arrivent à exister (Butler, 1990, p. 266). Iel nomme le processus qui maintient ces fictions en place « la performativité ». L’acte d’énonciation de Haraway reprend, de manière analogue, la performativité discursive de Butler : la philosophe propose une identité qui doit être en mesure de se reproduire et de se maintenir en place afin de convaincre son auditoire de la pertinence de sa proposition. Elle met en place un « nous » au courant du texte, pour inclure les personnes qui s’identifieraient à la fiction cyborgienne dans son manifeste. Cette entité « nous » n’existe pas avant le texte ; elle émerge plutôt de celui-ci grâce à un processus littéraire qui façonne une identité stratégique. Ce « nous » n’est ni une essence, ni une réalité ; il est une construction assumée. Il se présente comme le fruit d’une stratégie discursive qui s’engendre à travers la répétition du langage cyborgien.

Le concept de performativité de Butler se base sur celui d’itérabilité développé par Jacques Derrida, une notion qui propose qu’une des propriétés fondamentales d’un signe se situe dans sa capacité à être reproduit, répété et cité, si bien qu’il sera reconnu comme « même » dans un contexte autre que son contexte originel (Derrida, 1972, p. 387). Cependant, le philosophe français affirme qu’il n’existe pas une itérabilité pure, puisque l’interprétation du signe ne connait pas de bornes : cette itérabilité est pour lui transcendantale. Elle est capable de réfracter le sens du signe, de lui donner de nouvelles significations en le libérant de ses contraintes, en le citant de travers, en le parodiant. C’est cette faille du langage que Haraway exploite pour construire son propre mythe. L’usage de l’ironie dans la construction du mythe cyborgien révèle alors toute sa pertinence. En effet, le cyborg est le rejeton illégitime du complexe militaire industriel (Haraway, 2007, p. 33). Il reste issu de l’imaginaire de la violence, mais il n’est pas limité par les conditions de sa naissance. Dans l’origine corrompue du cyborg, la philosophe voit une possibilité de le détourner et le réinterpréter à travers l’écriture manifestaire. Le signe y est réfracté et éclaté en une multitude de sens autres, le symbole de mort cyborg devient symbole de vie.

C’est ainsi qu’Haraway déploie l’imaginaire du cyborg. Une figure qui est née du complexe militaire industriel capitaliste et qui est capable de le critiquer de l’intérieur, comme de l’extérieur. Le terme condense des systèmes d’oppressions sociales complexes en une seule figure. La philosophe peut ainsi l’utiliser pour renvoyer au patriarcat, au racisme systémique ou encore au capitalisme. Cette construction langagière renvoie aussi à la complexité du monde contemporain. Comme nous l’avons déjà évoqué, notre univers se « cyborgise » à travers la dissolution des frontières de l’homme et de la bête, de l’organique et du technologique, du matériel et de l’immatériel. Le terme de cyborg peut même être utilisé pour faire référence à des individus ou à des collectivités, comme le démontre son usage pour parler du Livermore Action Group, un groupe contestataire de la course à l’armement nucléaire (Haraway, 2007, p. 38). Dans le système cyborgien qu’imagine Haraway, chaque cyborg est une entité dotée d’agentivité qui modifie le fonctionnement du réseau à travers ses actions et ses idées.

Haraway donne une connotation si importante et large à la fiction cyborgienne que l’imaginaire qu’elle développe finit par intégrer des objets technologiques très spécifiques tout autant que de nouvelles propositions d’organisations sociales. Cette densification référentielle contribue aussi fortement à l’hermétisme du texte, qui apparait comme un choix délibéré et essentiel à la proposition théorique. En effet, le Manifeste cyborg n’est pas une lecture facile. C’est un texte qui maintient le lecteur en difficulté, autant par son fond que par sa forme. Il fait appel aux gender studies, à des lectures marxistes, aux philosophies des Lumières, à une connaissance vive et critique des technosciences et à tout un amas de références théoriques mêlant les sciences appliquées aux sciences sociales. Sa proposition théorique se transforme alors en une construction hybride qui incite à dépasser la séparation des disciplines académiques par rapport à leurs objets. L’écriture cyborgienne devient alors une approche intellectuelle audacieuse qui n’hésite pas à aborder des sujets tels que la biologie à l’aide des outils de la sociologie, ou à envisager l’essor technologique en s’appuyant sur les théories féministes. Le Manifeste cyborg est donc un appel à concevoir la réalité comme un tout en relation, un circuit intégré… Il devient un appel à construire de nouvelles épistémologies cyborgiennes qui font coexister toutes les sciences, contrairement aux approches académiques occidentales qui ont grandement contribué à distinguer les objets et les méthodes de chaque science. Haraway tente de donner vie au cyborg à travers l’acte discursif. Son texte est une mise en abyme de son propos, un commentaire qui adopte la logique de son objet. En évoquant constamment la construction fictive du cyborg, la philosophe conçoit un savoir réel et consciemment situé. Elle réussit alors son pari théorique, qui était de concevoir un nouveau mythe ironique capable de faire concorder les dissonances de tous les courants qui l’habitent à travers sa critique des mythes originaux. Elle y dénonce les dualités et frontières que ces mythes imposent par des violences symboliques et réelles en manifestant la richesse d’une approche qui célèbre les potentialités de l’existence. Des possibilités d’exister que les Lumières, dans leur tentative de comprendre le monde et l’individu, ont réduites à l’extrême (Mirna, 2019, p. 17-18). Édouard Glissant rappelait que, dans le mot « comprendre », il y a un mouvement qui clôture : « le mouvement des mains qui prennent l’entour et le ramènent à soi. Geste d’enfermement sinon d’appropriation. » (Glissant, 1990, p. 206) C’est ce même mouvement, celui que Glissant a critiqué à travers la poétique de la relation et les théories postcoloniales, que Haraway critique à son tour par le cyborg et les théories féministes : ce désir d’imposer un récit à l’autre pour mieux le comprendre, de lui assigner une fiction essentialiste qui referme les possibilités pour lui d’exister.

Il ne s’agit donc plus de comprendre, mais de cohabiter avec l’Autre dans toutes ses potentialités, comme nous le rappellent Haraway et Glissant. Malheureusement, l’histoire américaine s’est faite dans un mouvement d’appropriation du territoire et de ses populations, l’idée d’un tout qui absorbe un ailleurs. Haraway nous incite à nous défaire de cette idéologie englobante et vorace qui a maintenant pris pour cible le monde de l’intériorité et des individualités. À travers la fiction politique du cyborg, elle crée un espace où les individus peuvent s’allier autour de désirs et de buts communs. Elle établit un lieu qui est régi par la volonté et l’agentivité de ses membres, et non pas par les récits identitaires et essentialistes auxquels ils réfèrent. En élaborant une construction fictionnelle aussi puissante que le cyborg, l’autrice arrive à synthétiser et retourner contre lui-même la puissance de l’imaginaire américain de la frontière. L’instant d’une parole, d’un discours, elle arrive à proposer une nouvelle fiction capable de reconfigurer la réalité. Elle harmonise la dissonance des fictions féministes, socialistes et matérialistes à travers un imaginaire dont seul le complexe militaire impérialiste colonialiste américain pourrait
être le géniteur.


BIBLIOGRAPHIE

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