La fiction s’inscrit fréquemment dans une perspective englobant plusieurs disciplines. L’art s’installe en support à un nombre de représentations sociales, politiques, éthiques, morales, et encore. En effet, plusieurs penseur·euse·s et artistes se mobilisent pour créer, dans leurs œuvres, des lieux communs qui s’établissent en espaces nécessaires à l’élaboration de dynamiques d’émancipation collective et individuelle. Dès lors, il est intéressant d’observer cette tendance artistique sous une lunette analytique relevant d’un éventail de théories : féministes, antiracistes, intersectionnelles, queer, ainsi que plusieurs autres. Marie-Célie Agnant fait partie de ces artistes dont les œuvres s’inscrivent dans ces représentations à potentiel analytique, notamment avec son roman Le livre d’Emma. On y retrouve Emma, une patiente en psychiatrie dans un hôpital montréalais à la suite du meurtre de sa fille. On suit le processus d’évaluation d’Emma par le docteur MacLeod. La patiente refuse de parler en français, s’exprime uniquement en créole. Flore, une interprète, est engagée comme intermédiaire entre la patiente et le corps médical. L’œuvre s’articule autour du lien que permet l’échange d’expérience des deux femmes ainsi que dans leur opposition au système dominant. La relation entre Flore et Emma se construit simultanément à un espace sécuritaire. Le renversement de la narrativité coloniale au cœur de la conversation leur permet une autodéfinition commune et individuelle. L’analyse de la relation entre les deux protagonistes peut se faire à l’aune de l’intersectionnalité : sont sollicitées les identités de femmes et de personnes racisées, et c’est de cette rencontre qu’émane le besoin d’espace pour exister. Cette analyse suit la trajectoire de trois principaux aspects, soit la construction d’un espace sécuritaire par la conversation, le renversement du savoir occidental par l’exclusion des figures dominantes et l’autodétermination par le renouvellement de la voix historique.
LA CONVERSATION COMME CONSTRUCTION D’UN ESPACE SÉCURITAIRE INTÉRIEUR
D’abord, dans Le livre d’Emma, le rapport dynamique entre les deux protagonistes installe la possibilité d’un espace sécuritaire. Il s’agit d’un lieu abstrait, en dehors de la corporalité des scènes, puisqu’il s’installe dans la relation discursive affiliant les deux femmes. En effet, elles entretiennent entre elles une relation double ; celle d’une femme racisée à une autre, et celle d’une patiente à une interprète. Flore est, dans le récit, appelée à assister le psychiatre traitant Emma : cette dernière ne veut communiquer autrement qu’en créole haïtien, que le docteur MacLeod, francophone, ne saisit pas. La relation entre Flore et Emma s’établit donc d’abord dans un rapport de compréhension linguistique mutuelle. Par le détachement de la corporalité marginalisée vers une ouverture discursive propice à l’identification mutuelle, l’espace sécuritaire du langage se crée en riposte aux systèmes de domination.
Selon Patricia Hill Collins, l’espace sécuritaire, essentiel à la réappropriation identitaire des femmes racisées, est un lieu propice au partage d’expériences uniques issues d’une existence teintée par un (ou plusieurs) système(s) de domination. Dans le roman d’Agnant, ces systèmes sont ceux du racisme et du sexisme. En se redéfinissant mutuellement par la conversation dans un lieu retiré de ces systèmes, les
protagonistes redeviennent sujets. Elles se permettent mutuellement d’exister à partir de leur échange de fond (leur expérience) et de forme (leur langue). Elles se servent de miroirs en se permettant de prendre place en tant que corps dans l’espace, sans la restriction imposée par les systèmes dominants. À partir de cette analyse métadiscursive du texte, il est possible d’affirmer que les protagonistes font preuve d’agentivité telle que l’entend Sara Ahmed, c’est-à-dire que la contrainte du mouvement sur les corps marginalisés s’efface lorsqu’ils se placent comme sujets dans un espace revendiqué (2024, p. 62). Dans le roman, cet espace revendiqué créé par la conversation est sécuritaire. Hill Collins évoque d’ailleurs que « ces espaces ne sont pas simplement sécuritaires, ils constituent des lieux privilégiés pour résister à l’objectivation comme Autre » (1990, p. 179). En conversant jusqu’à une reconstruction du soi par la mémoire, les deux femmes résistent à leur statut d’altérité.
La notion de la nécessité d’un espace sécuritaire conversationnel se déploie, entre autres, à l’aide de figures et d’images évoquant la restriction physique. Il est important de souligner la thématique de l’enfermement qui est au cœur de l’œuvre. En effet, Emma est contrainte à un lieu où Flore et le docteur MacLeod la visitent. Cette condition est représentée négativement dès les premières pages du livre. On y compare la parole marginalisée à un insecte restreint : « la voix d’Emma bourdonne, comme un insecte prisonnier derrière une vitre » (Agnant, 2019, p. 16). Cette figure marque le besoin d’espace et représente la restriction physique d’Emma. La notion d’intériorité de l’espace sécuritaire conversationnel relève de cette restriction du mouvement : il est impossible pour les protagonistes de bouger physiquement, ce qui les pousse à construire leur espace habitable en outrepassant les limites du matériel. Hill Collins évoque, quant à ces espaces intérieurs, que « même si des limitations physiques confinent la quête de l’héroïne noire à un lieu
spécifique, “nouer des relations complexes donne de la profondeur à sa recherche identitaire à défaut d’une expansion dans l’espace” (Tate, 1983, xxi) » (1990, p. 197). Les protagonistes œuvrent donc dans un détachement du corps tout au long du roman. D’abord en dépeignant la fuite vers un espace organique, lorsque Flore « [a] l’impression que [son] esprit quitte la chambre et s’en va voguer sur le fleuve en compagnie d’Emma » (Agnant, 2019, p. 2). Puis par la représentation de la cohésion relationnelle hors des limites du réel et du langage, alors que Flore remarque que « quand [Emma et elle] discut[aient], il lui [Emma] arrivait de [regarder Flore] comme si elle voulait aller au-delà des mots qu[’elle] prononçai[t], à l’intérieur même de [sa] pensée, pour traquer en [elle] la vérité » (Ibid., p. 45). Ce détachement du corps pour créer et protéger l’espace sécuritaire est un fil narratif du Livre d’Emma. La construction identitaire par la conversation, dans l’espace abstrait du lien affectif, est nécessaire pour les protagonistes, victimes de marginalisation. Elles ne bénéficient pas, contrairement aux membres des sociétés dominantes, d’une définition émanant de la prise d’espace des corps « normatifs », ici blancs et masculins. Jina Fast, philosophe critique de la race et des études de genre, évoque ces notions du rapport identitaire entre les corps et l’espace dans son texte In Defense of Safe Spaces, soutenant que
for normative identities, space can open up around the self, enabling more options and a positive conception of a self as embraced and reflected in the dominant world. But, for those who fall outside the lines of normative identity, space becomes limiting, often negatively impacting available concrete options as well as the way one represents oneself (2018, p. 14).
L’espace sécuritaire dans lequel se placent Emma et Flore est donc créé à même une conversation alliant le partage d’expérience et la mémoire de la marge, permettant l’enrichissement et la bonification mutuelle de leur identité. La perspective intersectionnelle de la théorie de l’espace sécuritaire de Hill Collins (notamment par la représentation d’une riposte
conversationnelle à la domination systémique) se dessine donc de façon hors-matérielle dans le texte d’Agnant. Cette abstraction se place en opposition à la thématique de l’enfermement matériel qui contraint la relation à un huis clos.
Le personnage de Mattie, une aînée émanant des souvenirs de la protagoniste, énonce à l’attention de la jeune Emma, dans un récit enchâssé: « on peut emprisonner ton corps, petite, […] mais promets-moi que ton âme sera toujours libre comme un oiseau » (Agnant, 2019, p. 127). Ce conseil appuie efficacement la dimension intergénérationnelle de la recherche d’espace sécuritaire pour les femmes racisées. La perspective analeptique du double récit permet aussi de confronter l’idéal passé à la réalité présente : comme quoi, dans un système masculin blanc, la marginalisation et l’oppression se révèlent inévitables. La construction du lien conversationnel entre Flore et Emma est manifeste de ce recours à l’abstraction en vue de la liberté.
PRATIQUES D’EXCLUSION : LA SYNECDOQUE DU DOCTEUR MACLEOD COMME ALTÉRITÉ DOMINANTE
Ensuite, une lecture symbolique du Livre d’Emma permet de situer le personnage du docteur MacLeod comme figure marginalisante issue de la culture dominante. Dans un texte sur la représentation culturelle du médecin, le philosophe de la santé Alexandre Klein discute du
rôle de la figure mythique du médecin que relaye la fonction apostolique: [soit de] permettre […] la cohésion sociale et la mobilisation individuelle autour d’une gouvernance médicale qui a pour fonction essentielle d’assurer la domination du corps médical sur le territoire de la santé (2014, p. 73).
À partir de cet énoncé, il est possible de mobiliser l’analyse stylistique des personnages du livre en affirmant que, par sa position sociale et son antipathie face à l’altérité, le docteur MacLeod est un représentant de « l’ordre idéalisé », soit celui de la blanchitude masculine contre laquelle les protagonistes doivent collectivement et individuellement se défendre. Stylistiquement, la figure de la synecdoque, soit celle où une partie est sollicitée afin de substituer un tout, est une invocation analytique intéressante. Par sa position socioculturelle mêlée à son caractère de fermeture, le personnage du docteur MacLeod s’érige de façon synecdotique, en servant de matérialisation et de corporalité aux différents systèmes oppressant les personnages, grâce à sa position positivement connotée. Non seulement l’incompréhension de MacLeod quant à la condition d’Emma, mais aussi l’instrumentalisation de Flore par le docteur, le placent dans une position de domination et de refus d’aller à la rencontre de l’Autre marginalisé. Flore, en narratrice, relève «qu’[elle]
n’[est] rien d’autre qu’un banal instrument entre les mains du docteur MacLeod et de son comité»(Agnant, 2019, p. 41). En découle la position relationnelle des deux femmes qui nécessitent l’espace conversationnel sécuritaire pour se définir en défiant les limites de la domination. Hill Collins affirme que « pour apprendre à parler “d’une seule voix authentique, les femmes doivent ‘franchir’ les cadres et les systèmes dominants et créer leur propre cadre” (p. 34) » (1990, p. 178), d’où l’importance de la relation entre Emma et Flore, qui permet de restreindre l’étendue de la domination symbolique et systémique du docteur MacLeod. Cette relation s’oppose à l’oppression par le langage du « docteur MacLeod [qui] n’a que ce mot à la bouche [à l’intention de sa patiente] : étrange » (Agnant, 2019, p. 38).
La représentation de l’espace sécuritaire conversationnel en riposte à la domination de la figure de MacLeod ne s’arrête pas là. Hill Collins décrit les espaces sécuritaires en affirmant que « de tels espaces deviennent moins sécuritaires s’ils sont partagés avec des personnes qui ne sont ni femmes ni noires » (2019, p. 192). L’espace sécuritaire se solidifie donc lorsqu’il crée dans la marge un nouveau centre, ce qui explique que « comme stratégie, les espaces sécuritaires reposent sur des pratiques d’exclusion tout en visant ultimement une société plus juste et inclusive » (Ibid., p. 192). Dans le roman, cette pratique d’exclusion vise particulièrement le docteur MacLeod, figure emblématique du système. Par l’exclusion de celui-ci, les femmes créent leur espace et partagent leurs expériences (sensibles et mémorielles) sans la pression de l’autre dominant qu’il incarne. Ce processus est surtout possible grâce à la langue, du fait que les femmes sont d’abord dans une relation interprète/patiente. L’espace créé par la compréhension entre les femmes se fonde à partir des racines culturelles et symboliques du langage, ce que Flore comprend rapidement :
[elle] constate que le médecin ne pourra jamais trouver les clés qui lui permettraient de dégager les manifestations de l’inconscient dans la trame du récit de sa patiente, et l’ordre des évènements et la langue n’y sont pour rien. Le langage demeure le grain de sable dans l’engrenage. [Ils] parl[ent] la même langue, le docteur MacLeod et [elle], mais [ils] n’emplo[ient] pas le même langage (Agnant, 2019, p. 67).
À de nombreuses reprises, tout au long du récit, le docteur s’efface, se retire physiquement ou psychiquement. Autrement dit, plus l’espace sécuritaire se solidifie, plus le docteur disparaît. S’effectue un renversement de l’espace réservé à la prise de parole des différents groupes : « dans le silence de la chambre, la voix du docteur MacLeod semble se cogner aux murs, aux montants de métal du lit, aux vitres épaisses des fenêtres » (Ibid., p. 14). Le discours du docteur perd, narrativement, de sa signification ; il est impossible de savoir ce qu’il évoque. Celui d’Emma, au contraire, est narrativement multiplié, il prend constamment de l’importance. En parlant à Flore, elle est finalement entendue. Son discours porte une multiplicité d’histoires et de mémoires : certains chapitres relatent, par le biais de récits enchâssés, les vies des ancêtres de la protagoniste. Le savoir valorisé par le roman est celui du sensible de l’expérience et de la mémoire, connotant le savoir académique du docteur comme plus faible en importance. Le docteur ne peut pas écouter Emma, puisqu’il ne la comprend pas. Or, la voix d’Emma est la seule porte d’accès à sa psyché, que le docteur a le devoir de déchiffrer. L’exclusion (symbolique d’abord, physique ensuite) de ce dernier est donc essentielle à la construction de l’espace sécuritaire, puisque celui-ci prend son ampleur « en échappant à la surveillance des groupes plus puissants » (Hill Collins, 1990, p. 193), groupes qui sont stylisés, dans l’œuvre d’Agnant, par la synecdoque du personnage du docteur MacLeod.
RENVERSEMENTS HISTORIQUES : AUTODÉTERMINATION NARRATIVE PAR LE CRI ET LA FUSION IDENTITAIRE
Il est nécessaire de revoir les notions de savoir colonial, de mémoire collective issue de la domination, ainsi que les conséquences que l’idéologie dominante hiérarchisante pose quant à l’autodétermination de certaines sociétés.
Dans un texte sur l’écriture de l’histoire, Frédéric Sallée, historien, soulève une problématique quant à la passation historique. Il évoque que « depuis l’Antiquité, le vainqueur – et surtout le dominant – est celui qui détient le pouvoir de l’écriture et qui est libre de retranscrire sa vision du passé mais aussi de faire disparaître les traces de celui qu’il juge néfaste à l’incarnation de son autorité » (2019, p. 31). Dans une perspective intersectionnelle, ce « vainqueur », tel qu’établi par Sallée, se présente comme étant la culture dominante (masculine et blanche), alors que l’histoire effacée relève des sociétés marginalisées (dans ce cas racisées). Dans Le livre d’Emma, l’écriture formelle et physique et du docteur MacLeod comme validité de la parole et la nécessité de l’adoption de ses mœurs coloniales comme processus d’évaluation psychiatrique représentent symboliquement cet aspect culturel de l’histoire. La protagoniste, Emma, s’exprime à cet effet en affirmant qu’« [elle] en [a] lu, [elle] aussi, de ces livres, où l’histoire est tronquée, lobotomisée, excisée, mâchée, triturée puis recrachée en un jet informe » (Agnant, 2019, p. 26).
La revendication d’une histoire racontée d’un nouveau point de vue est possible grâce à l’espace sécuritaire créé par la relation entre les deux personnages. C’est dans cet espace, à partir de la relation interprète/patiente qui permet une chambre d’écho linguistique, que les femmes se soutiennent et se développent mutuellement et ce, à travers l’écoute et le renouvellement du savoir, soit celui de l’oralité. En effet, par les récits des ancêtres d’Emma revalorisés par leur émergence au sein du lien conversationnel, la parole marginalisée prend sa place dans l’espace. Dans un texte établissant l’oralité comme revendication sociale, le philologue Paul Zumthor note que « [la communication orale] fait entendre, collectivement et globalement, le discours qu’[une] société tient sur elle-même. Elle assure ainsi la perpétuation du groupe en question et de sa culture » (2008, p. 169). C’est d’ailleurs un enjeu au cœur du travail de Flore qui évoque, au début du roman, qu’« avec Emma, [elle] tradui[t] non pas des mots, mais des vies, des histoires. La sienne, d’abord » (Agnant, 2019, p. 19). Ce processus ne peut que s’effectuer dans un espace conversationnel sécuritaire, tel que l’évoque Hill Collins ; « on peut écrire pour un public anonyme et sans visage, mais l’acte d’utiliser sa voix requiert une personne qui écoute et nécessite donc d’établir une relation » (1990, p. 183).
Outre l’oralité, la voix et ses registres sonores sont un aspect important de l’œuvre étudiée. Tout au long du roman, le cri est un élément symbolique essentiel à la revendication du soi dans un lieu de domination. Hill Collins intègre, dans sa théorisation de l’espace sécuritaire, une citation de Barbara Christian, critique littéraire féministe noire qui propose qu’« être capable d’utiliser tout le registre de sa voix, essayer d’exprimer la totalité de soi-même, est une lutte récurrente dans la tradition des écrivaines (noires) » (Ibid., p. 176). En effet, le cri a une portée symbolique pour le personnage d’Emma, qui dit, à propos de sa parole : « nous hurlons pour toutes celles à qui on refuse le droit de se faire entendre » (Agnant, 2019, p. 64). À de nombreuses reprises, le personnage
d’Emma utilise le cri pour se faire entendre, mais se sert aussi de Flore (en tant qu’interprète) comme d’un magnétophone. Emma construit, à partir de son expérience, un discours, une nouvelle perspective sociologique. Flore, par la traduction, porte le discours en elle d’abord (au sein du lien par la conversation), puis hors d’elle, vers un certain centre. En se plaçant comme intermédiaire linguistique, elle porte la voix et le message d’Emma plus loin même que l’espace conversationnel qu’elles construisent. C’est à partir de Flore que la parole d’Emma peut exister dans un monde issu de la culture dominante. Pour Bernard Rordorf, théologien, « tous ceux qui sont dans la misère ont besoin que quelqu’un fasse entendre leur cri. Ils ont besoin, autrement dit, que quelqu’un leur prête sa voix, porte leur cause à la conscience de tous, la défende dans le débat public » (2013, p. 58). En replaçant cette citation dans le contexte d’une analyse littéraire et intersectionnelle, il est possible de dénoter la figure de l’interprète (soit Flore) comme étant défenderesse de la parole d’Emma en la rendant accessible à l’autre dominant. Cependant, c’est l’espace sécuritaire conversationnel qui ouvre cette possibilité : celui-ci est essentiel à une revendication de l’autodéfinition.
Ces revendications par l’oralité sont centrales à l’idée d’autodéfinition à partir du miroir de l’interlocutrice dans l’es pace sécuritaire conversationnel. En effet, le détachement des corps pour se nouer psychiquement dans un espace de parole crée une fusion entre les personnages de Flore et d’Emma. À la fin du récit (entre autres après la mort d’Emma), les deux femmes ne sont plus qu’une. Flore affirme ressentir sa présence et son rapport au monde à partir de sa perception
et sa compréhension de la vie d’Emma. Elle évoque notamment qu’elle « devien[t] une partie d’Emma » (Agnant, 2019, p. 21), qu’Emma « est déjà
une partie d’[elle]-même [de Flore] » (Ibid., p. 37), et qu’elle « ne parv[ient] plus à dissocier [son] existence [de] celle d’Emma » (Ibid., p. 103). Cette fusion causée par la solidification de l’espace sécuritaire permet aux deux femmes de se soutenir dans leur identité individuelle, quand bien même celle-ci serait commune.
Somme toute, le fil narratif du roman Le livre d’Emma présente un espace sécuritaire construit par la conversation et la relation entre les deux protagonistes, Flore et Emma. À partir de la fusion de leur identité, elles revendiquent leur droit à l’existence par la figure de la renaissance mutuelle (et continuelle). Elles s’inscrivent dans un langage qui renverse le savoir centralisé en excluant les figures de domination (soit, ici, le docteur MacLeod). Avec une réécriture orale de l’histoire, l’espace sécuritaire se solidifie dans la fusion et l’exploration du sensible. Ces enjeux et ces revendications se déploient à partir de la lecture intersectionnelle d’un contexte fictionnel qui, sous une lunette d’analyse sociologique, perdure constamment comme un espace de construction identitaire précaire. Les espaces sécuritaires sont essentiels pour établir son identité dans un contexte de marginalisation : le fardeau de la domination sociale, même s’il change de visage, demeure essentiellement le même. Les regards discriminatoires et leur instances normatives sur les identités semblent perpétuels ; pour reprendre les mots d’Emma, « tout ce passé n’a de passé que de nom » (Ibid., p. 151).
BIBLIOGRAPHIE
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Ahmed, Sara (2024), « Devenir féministe », dans Vivre une vie féministe, trad. Sophie Chisogne, Paris, Hors d’atteinte, p. 53-73.
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Hill Collins, Patricia (2016 [1990]), « Le pouvoir de l’autodétermination », dans La pensée féministe noire: Savoir, conscience et politique de l’empowerment, trad. Diane Lamoureux, Montréal, Éditions du Remue-Ménage, p. 174-207.
Klein, Alexandre (2014), « La figure du bon médecin », Recherche et formation, vol. 2, no 76, p. 61-78.
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Sallée, Frederic (2019), « L’histoire est écrite par les vainqueurs », La mécanique de l’histoire, Le Cavalier Bleu, p. 29-35.
Zumthor, Paul (automne 2008), « Oralité », Intermédialités / Intermediality, no 12, p. 169-202.
