S’autodéterminer par le langage : La mise en signes et en récit de l’agentivité féminine dans Les Guérillères de Monique Wittig – Guillaume Beauchesne
Dans La pensée straight, Monique Wittig soutient que la marque du genre apposée par la langue singularise les femmes, tandis que le locuteur genré masculin jouit d’une posture énonciative universelle. D’une part, « l’exercice du langage (la locution) fonde le sujet en tant que sujet […] absolu de son discours[1] » ; d’autre part, « il y a une manœuvre, une entourloupette appelée genre » qui « tente d’évacuer de la souveraineté du sujet, le sujet qu’il marque, d’en faire non plus un sujet absolu mais un sujet relatif » (Wittig 2001, 138) : relatif à la norme, au non marqué, au masculin. Dans Les guérillères[2], Monique Wittig dévoile au grand jour cette connivence entre les conditions d’énonciation du discours et le paradigme subjectif patriarcal. En mettant en scène un groupe de femmes – et de quelques hommes – luttant contre l’ordre établi patriarcal, Les guérillères suggère que l’autodétermination des femmes émerge du renversement, voire de l’abolition, des rapports de force discursifs basés sur le sexe et le genre. Les guérillères s’approprient tout d’abord les symboles et représentations patriarcales de la féminité pour dénaturaliser l’infériorité symbolique des femmes. Elles tissent ensuite une tradition de pensée sororale qui transgresse la narration patriarcale de l’histoire. Une fois émancipées, elles choisissent finalement de purger le langage de tout résidu idéologique.
Resignifier la féminité et la masculinité
Pour reconfigurer le système sémiotique patriarcal, les guérillères resémantisent les représentations traditionnelles de la féminité. Elles proposent par exemple une description du clitoris qui remet en question le paradigme symbolique dominant :
Elles disent que le clitoris est un organe érectile. Il est écrit qu’il bifurque à droite et à gauche, qu’il se coude, se prolongeant dans deux corps érectiles, appuyés contre l’os pubien. Ces deux corps ne sont pas visibles. L’ensemble est une zone érogène intense qui irradie tout le sexe en en faisant un organe impatient au plaisir. Elles le comparent au mercure aussi appelé vif-argent pour sa promptitude à se disséminer, à se propager, à changer de forme. (Wittig 1969, 29)
Comparer le clitoris au mercure subvertit le dualisme phallocratique pénétrer/être pénétré, car le corps féminin, doté d’un « organe érectile », n’est plus destiné à la passivité ni à l’abdication, mais, au contraire, à l’agentivité et à la conquête du monde. La nature fluide, insaisissable et polymorphe du vif-argent met de l’avant la plasticité d’un corps qui, une fois libéré des carcans rigides de l’idéologie patriarcale, entre en mouvement, s’autonomise et affirme sa capacité d’agir dans le monde. Comme la description anatomique s’attarde sur les « deux corps » du clitoris invisibles à l’œil nu, la représentation du corps féminin ne s’articule pas en fonction du regard des hommes, mais en fonction des sensations que « cette zone érogène intense » fait éprouver aux femmes. La sémiotisation du corps traduit alors l’expérience spécifique d’un sujet autonome, au moment où les guérillères prennent conscience des forces et des mouvements qui les habitent, qui vibrent et qui palpitent en elles. Cette prise de conscience est mise en relief par l’anaphore « Elles disent », qui revient dans l’œuvre comme un leitmotiv, ce qui témoigne de l’insistance avec laquelle les femmes revendiquent leur droit à l’autodésignation. Les guérillères exigent de nommer ce qu’elles incarnent, d’incarner ce qu’elles nomment, voire d’annoncer ce qu’elles aspirent à devenir.
Si elle revalorise les représentations de la féminité, l’inversion de l’axiologie patriarcale profane également le modèle hégémonique de la masculinité :
Elles disent qu’ils mettent tout leur orgueil dans leur queue. Elles se moquent, elles disent que leur queue ils la voudraient longue, mais qu’ils se sauveraient en couinant dès qu’ils marcheraient dessus. Elles s’esclaffent et se mettent à imiter quelque animal saugrenu qui a du mal à se déplacer. (147)
Les rapports de force énonciatifs patriarcaux sont ici intervertis. Seules les guérillères jouissent du droit de parole, alors qu’elles « se moquent » des hommes, « s’esclaffent » devant leur couardise et « cri[ent] » des injures. En vue d’arracher au phallus tout pouvoir symbolique, les guérillères misent sur la polysémie du nom « queue » pour animaliser les hommes. Ceux-ci se trouvent à être expulsés, à leur tour, du « monde des signes » (156) : plutôt que de parler, ils « couinent » comme des mammifères pusillanimes. Réduit à un attribut morphologique encombrant, le phallus ne témoigne plus de la force et de la maîtrise des hommes, mais de leur chétivité et de leur gaucherie. Ainsi les guérillères dissocient-elles le phallus de ses propriétés transcendantes pour l’ancrer dans la réalité embarrassante de la chair.
Une fois les femmes et les hommes détachés de leurs « équivalents » (107) symboliques, l’origine discursive des rapports de force genrés est révélée :
Elles disent, ils t’ont dans leurs discours possédée violée prise soumise humiliée tout leur saoul. Elles disent que, chose étrange, ce qu’ils ont dans leurs discours érigé comme une différence essentielle, ce sont des variantes biologiques. Elles disent, ils t’ont décrite comme ils ont décrit les races qu’ils ont appelées inférieures. (141)
Les guérillères dénoncent ici les procédés d’altérisation des femmes, qui sont contraintes, pour reprendre les mots de Christine Delphy, d’incarner la figure discursive de « l’Autre », tandis que les hommes jouissent du statut de « l’Un » : « L’Autre c’est celui que l’Un désigne comme tel. L’Un c’est celui qui a le pouvoir de distinguer, de dire qui est qui […] celui qui a le pouvoir de cataloguer, de classer, bref de nommer. » (2008, 19) Si l’Autre est l’objet du discours et l’Un le sujet, celui-ci est apte à organiser le réel de manière à légitimer une vision du monde où ses intérêts priment ceux des dominés. Les rapports discursifs entre les Autres et les Uns sont hiérarchiques, puisque les femmes « ne peuvent appeler [les hommes] des Autres » (Delphy 2008, 19). Leur altérité est absolue : elle les condamne au mutisme, à l’effacement, à la dépossession de soi, comme en témoigne l’accumulation formée du champ lexical de l’assujettissement (possédée, violée, prise, soumise, humiliée). Or, maintenant qu’elles jouissent du pouvoir de nomination jadis exclusif aux hommes, les guérillères « se plac[ent] comme référent[s] du monde » (Delphy 2008, 20). À ce sujet, Wittig souligne que l’emploi systématique du pronom « Elles » vise à « donner textuellement [à ce pronom] une force telle qu’il puisse faire basculer le pronom ils en tant que général, à connotation masculine et lui dérober son universalité » (2001, 149). Cet emploi transgressif du pronom « Elles », qui renverse les rapports de force énonciatifs opposant les Uns aux Autres, ne marque plus la singularité discursive des femmes, mais confère à celles-ci – comme aux hommes[3] – une posture énonciative surplombante. Par cette prise de parole, les guérillères sont à même de dévoiler les mécanismes discursifs qui nient leur agentivité. Elles soulignent notamment l’homologie formelle entre les rhétoriques sexiste et raciste en attirant l’attention sur un dispositif discursif tentaculaire qui reconduit les mêmes schèmes de pensée pour asservir et singulariser différents Autres. En affirmant qu’elles partagent une « différence essentielle » avec les personnes non blanches, les guérillères repolitisent les différents rapports de force – de sexe, de genre et de race – que le discours patriarcal naturalise sous les apparences du déterminisme biologique.
Raconter le silence des femmes
Si les guérillères sémiotisent leur agentivité en réagençant les structures langagières patriarcales, la pérennité de cette conscience féminine repose sur l’instauration d’une tradition de pensée sororale. L’urgence de transmettre le savoir acquis par les guérillères s’explique par l’invisibilisation et le silence historiques des femmes :
Il t’a dérobé ton savoir, il a fermé ta mémoire à ce que tu as été, il a fait de toi celle qui n’est pas celle qui ne parle pas celle qui ne possède pas celle qui n’écrit pas, il a fait de toi une créature vile et déchue, il t’a bâillonnée abusée trompée. […] Usant de stratagèmes, il a fermé ton entendement, il a tissé autour de toi un long texte de défaites qu’il a baptisées nécessaires à ton bien-être, à ta nature. Il a inventé ton histoire. (Wittig 1969, 153-154)
Le recours à la gradation (bâillonnée, abusée et trompée) traduit la virulence pernicieuse de l’intériorisation, au fil de l’éducation et de la socialisation, de schèmes et de catégories de pensée qui brouillent la clairvoyance des femmes, inaptes à déchiffrer et à prendre conscience des sources de leur oppression. Quant à elle, l’haletante énumération des syntagmes débutant par « celle qui », couplée à l’emploi de la négation, entraîne une accumulation insistant sur la multiplicité des structures coercitives qui entravent l’autonomisation du sujet féminin. Celui-ci voit, entre autres, lui être dérobé son droit à la subjectivité dans le langage, alors qu’il ne peut ni prendre la parole ni écrire. Afin de s’ancrer dans le réel, de revendiquer leur droit à la visibilité historique et de renouer avec leur lucidité d’esprit, les guérillères énoncent la nécessité d’articuler un récit de l’histoire qui saura mettre en mots et en images l’expérience concrète du monde par les femmes. La crédibilité du « long texte de défaites » que les hommes ont rédigé à propos des femmes est récusée par les récits de résistance et de lutte de celles que le patriarcat a réduites au silence. C’est le cas de l’histoire de Vlasta :
L’une d’entre elles raconte l’histoire de Vlasta. Elle dit comment sous l’impulsion de Vlasta s’est créé le premier État des femmes. […] Une autre d’entre elles rappelle que dans l’État des femmes les hommes n’ont été tolérés que pour les besognes serviles et qu’il leur a été interdit sous peine de mort de porter les armes ou de monter à cheval. […] Plus tard elles mettent en déroute des troupes nombreuses et entrent dans une longue guerre au cours de laquelle les guerrières de Vlasta ont appris à toutes les paysannes qui se sont jointes à elles le maniement des armes. (158-159)
Puisque deux conteuses sont mentionnées, l’histoire de Vlasta est vraisemblablement un récit oral collectivement écouté et raconté. Cette coconstruction et cette cotransmission de la mémoire sororale participent de ce qu’Adrienne Rich nomme le « continuum lesbien », concept qui renvoie au foisonnement « d’expériences impliquant une identification aux femmes » (1981, 32). Rich évoque ici toute relation sororale qui valorise et légitime les identités féminines, appréhendées comme fins en soi et reconnues pour leur caractère inaliénable. Comme « [l]’identification-aux-femmes est une source d’énergie, une fontaine potentielle de pouvoir féminin » (39), assure Rich, le concept de continuum lesbien politise les relations sororales, reconnues pour aiguiser la clairvoyance des femmes face à leur oppression. En présentant des guerrières factieuses ayant la mainmise sur leur destin, le récit de Vlasta s’inscrit dans le continuum lesbien : il permet aux guérillères de prendre connaissance des luttes qu’elles partagent avec leurs consœurs du passé, ce qui ancre leur combat dans une continuité historique et sororale. Comme la pratique du récit instaure un espace de pensée alternatif qui visibilise l’agentivité des femmes, elle révèle que l’ordre établi n’est pas immuable, mais contingent. En effet, l’histoire de Vlasta subvertit les rapports de force genrés instaurés par le patriarcat en présentant un monde à l’envers où les hommes, s’occupant des « besognes serviles » et ne pouvant « porter les armes » ni « monter à cheval », sont matériellement et symboliquement appropriés de la même manière que le sont les femmes dans le système patriarcal.
Étant donné que Vlasta est une figure mythique – elle aurait été une amazone de Bohême[4] – ce n’est pas la véracité historique des événements narrés qui semble prévaloir, mais plutôt le pouvoir – celui que recèle la fiction – de se réapproprier l’agentivité des femmes. C’est du moins ce qu’illustre le récit de Trieu :
Dans l’histoire d’Hélène Fourcade, Trieu a disposé ses troupes au soleil levant. […] Quand toutes se sont immobilisées et qu’elles ont déposé leurs armes à leurs pieds, Trieu retire la bande de soie qui serre sa tête. Ses cheveux noirs se déroulent et tombent brusquement sur ses épaules. Alors les combattantes poussent un grand cri en entonnant le chant, que les rizières pourrissent / pour qui les envahit / soleil et nuit / nous combattrons sans trêve. (Wittig 1969, 126)
Trieu est une cheffe d’armée vietnamienne ayant réellement existé[5]. Cela dit, Hélène Fourcade raconte un récit de son cru, puisque Trieu n’était pas une guerrière amazone entourée de combattantes loyales et farouches. Hélène Fourcade recontextualise l’histoire de Trieu : elle transforme une figure historique en une figure féministe. Trieu ne lutte plus seulement pour la libération de son peuple[6], mais plutôt, et avant tout, pour la libération des femmes. Cette réappropriation féministe du mythe de Trieu situe la fiction au cœur de l’entreprise de désinvisibilisation historique des femmes. Si les récits des luttes de femmes comme Trieu et Vlasta ont été niés et effacés, la fiction devient le moyen, pour le sujet invisibilisé, de revendiquer son agentivité historique : « Mais souviens-toi. Fais un effort pour te souvenir. Ou, à défaut, invente. » (Wittig 1969, 122) Nouer la vérité historique – qui est une vérité masculine et donc partielle – à la fiction – qui permet de combler les vides laissés par le silence des femmes – contredit le récit patriarcal de l’histoire en érigeant un univers subversif dont s’enorgueillissent les guérillères. Pour ce faire, Hélène Fourcade renverse le paradigme symbolique voiler/dévoiler. Plutôt que de rattacher « la chevelure féminine » à la « provocation sensuelle » (Chevalier et Gheerbrant 1969, 273), le dévoilement des cheveux de Trieu participe d’un rituel qui exalte le zèle guerrier des combattantes. La symbolique de la chevelure est renversée : désérotisée, elle est désormais politisée, de sorte qu’elle ne représente plus l’hypersexualisation et l’objectification des femmes, mais leur autodétermination, voire leur insubordination. L’art du récit étend donc le champ des possibles en rendant perceptibles des modalités d’émancipation jusqu’alors inédites. Il rappelle aux femmes qu’elles sont les sujets inaliénables de leurs propres discours et désirs, et qu’elles doivent le rester, au risque de « compter [leurs] tripes au soleil et [de] râler, frappée[s] de mort », car il vaut mieux mourir que « vivre une vie que quiconque peut s’approprier » (Wittig 1969, 161).
Un langage nouveau pour un monde nouveau
Après que la sémiotisation et la narrativisation de l’agentivité féminine ont renversé l’axiologie patriarcale et fait émerger une nouvelle conscience féminine, les guérillères aspirent à évacuer du langage toute trace de domination symbolique dans le but d’abolir l’antagonisme des rapports de sexe et de genre. Quelque temps après avoir gagné la guérilla, les guérillères refusent dorénavant « d’exalter la vulve » (Wittig 1969, 98) :
Elles ne disent pas que les vulves dans leurs formes elliptiques sont à comparer aux soleils, aux planètes, aux galaxies innombrables. […] Elles ne disent pas que les vulves sont des formes premières qui comme telles décrivent le monde dans tout son espace, dans tout son mouvement. (83)
L’emploi fréquent de la prétérition (« Elles ne disent pas que… ») se révèle à être, souligne Wittig, « une façon ironique de se défaire des féminaires de la première partie » (2001, 150) du récit. Les féminaires sont des ouvrages au sein desquels les guérillères accumulaient les symboles grâce auxquels elles purent prendre conscience et contrôle de leur agentivité en se soustrayant à l’hétérodésignation des hommes. Désormais, les guérillères refusent tout anthropocentrisme axé sur la fétichisation de la vulve, comme le donnaient à voir les féminaires. Elles réfutent cette structure ontologique[7] d’inspiration phallocentrique, voire platonicienne, selon laquelle chaque chose ne serait qu’une pâle copie du sexe genré féminin, organe qui emmagasinerait l’essence de l’être. Livrer une description gynocentrée du monde imposerait la féminité comme modèle ontologique hégémonique, ce qui renverserait les rapports de force patriarcaux, mais reconduirait les mêmes schèmes et catégories de pensée hiérarchiques mobilisés par les Uns pour dominer les Autres. Les guérillères reconfigurent alors les systèmes de représentation pour donner à voir le monde dans son immanence, abolissant toute trace de verticalité dans les réseaux de sens qu’elles tissent. Ce décentrement de soi vise la reconnaissance d’une hétérogénéité ontologique où la féminité ne prime pas les différentes modalités d’existence. Les guérillères considèrent, par exemple, que les galaxies tirent leur forme elliptique non de l’imitation de la vulve, mais de leurs caractéristiques intrinsèques.
Si intervenir dans le monde social pour abolir les rapports de force genrés implique de reconfigurer les représentations nouvellement dominantes, c’est qu’il existe, selon Wittig, une matérialité du langage, soit « une plastie du langage sur le réel » (1986, 46) : « Employer un mot, l’écrire ou le parler a sur la réalité matérielle un impact, un effet, comparables à celui d’un outil sur un matériau. » (2001, 139) Si le mot est un outil, la parole est dotée du pouvoir de forger et de découper le réel, de sorte qu’elle conditionne notre perception du monde. Autrement dit, en nommant le réel, le langage agit sur lui : « Elles disent que mes paroles soient comme la tempête le tonnerre la foudre que les puissants laissent tomber de leur hauteur. » (Wittig 1969, 179) La gradation formée par le lexique météorologique (tempête, tonnerre, foudre) met l’accent sur le potentiel destructeur d’une parole apte à détruire les schèmes et catégories de pensée dominantes pour faire advenir un nouvel ordre symbolique qui est libéré de toute forme de hiérarchisation genrée. Cette performativité du langage fait écho à « la pré-vision politique », notion proposée par Pierre Bourdieu et qui renvoie à tout « énoncé performatif […] qui vise à faire advenir ce qu’[il] énonce » (1981, 69). La pré-vision politique suggère que procéder à la lexicalisation du monde participe du jaillissement d’une réalité jusqu’alors invisibilisée, car innommée. Les guérillères ne sont pas sans savoir que l’acte de nomination n’est jamais un acte neutre, puisqu’il a des effets coercitifs : « Elles disent qu’il n’y a pas de réalité avant que les mots les règles les règlements lui aient donné forme. » (Wittig 1969, 186) Elles sont familières avec le « pouvoir structurant des mots » (Bourdieu 1981, 69), que met de l’avant Bourdieu. Selon celui-ci, les mots sont capables de « prescrire sous apparence de décrire » et de « dénoncer sous apparence d’énoncer » (1981, 69). D’un côté, « décrire » le réel, c’est imposer une vision spécifique et dominante du monde qui légitime l’ordre établi en effaçant toute trace visible des rapports de force. Cela implique l’élaboration d’un lexique de la naturalisation de la domination, comme le donnent à voir le discours patriarcal sur le déterminisme biologique et le discours gynocentré que les guérillères élaborent dans les féminaires. De l’autre côté, « énoncer » peut participer à la dénonciation de l’ordre établi en reconfigurant les schèmes et catégories de perception qui médiatisent l’appréhension que le sujet a du réel, comme le met en scène la pré-vision politique. Cette ambivalence politique propre à l’acte de nomination – qui oscille entre prescription de l’ordre établi et dénonciation de celui-ci, entre reconduction des rapports de force et leur subversion – permet de penser l’émancipation des guérillères en fonction de la sémiotisation et de la narrativisation de leur agentivité. Les guérillères ont dû, en premier lieu, énoncer l’agentivité féminine ainsi que leur propre vécu historique pour dénoncer la naturalisation de l’ordre établi patriarcal. Elles ont, en deuxième lieu, décrit le réel pour prescrire une vision gynocentrée du monde, c’est-à-dire conforme à leurs intérêts et capable de renverser la domination patriarcale. Elles ont, en troisième lieu, repoussé le pouvoir en réfutant le caractère hégémonique de leur propre système de représentation qui, s’il a servi leur émancipation, assoit maintenant leur domination sur les autres vivants. Ainsi les guérillères ont-elles pris le pouvoir pour ensuite s’en déprendre : « Elles disent, si je m’approprie le monde, que ce soit pour m’en déposséder aussitôt, que ce soit pour créer des rapports nouveaux entre moi et le monde. » (Wittig 1969, 148)
En somme, Les guérillères de Monique Wittig retrace l’émergence d’une conscience féminine et collective fondée sur le refus des femmes d’être l’objet du discours patriarcal et la revendication, par le fait même, du droit à la subjectivité dans le langage. En recomplexifiant les symboles et les représentations patriarcales des femmes, comme celles visant le clitoris, les guérillères libèrent une potentialité insoupçonnée de manières d’être, d’habiter, d’interagir avec et dans le monde. La transmission de ce système sémiotique guérillère est assurée par le développement d’une narration historique dissidente s’inscrivant dans le continuum lesbien de Rich. En défrichant des pans du réel jusqu’alors méconnus, les guérillères repensent l’histoire patriarcale du monde, notamment à l’aide des figures de Vlasta et de Trieu, de sorte qu’elles révèlent la contingence camouflée sous les apparences de la nécessité. En phase avec une conception matérialiste du langage, les guérillères se lancent finalement dans un travail d’épuration idéologique qui vise à abolir la domination symbolique plutôt qu’à seulement renverser les rapports de force genrés.
Il faut dire que l’enjeu de l’émancipation énonciative du sujet féminin traverse l’œuvre romanesque et théorique de Wittig. Dans Les guérillères, l’emploi systématique du pronom « Elles » ne constitue qu’une ruse wittigienne parmi tant d’autres pour ébranler l’ordre patriarcal du discours. Par exemple, pour l’écrivain[8], avoir recours, dans L’opoponax, au pronom « On » plutôt qu’au « Je » rend également caduques les catégories de genre dans la langue : « Avec ce pronom qui n’a ni genre ni nombre je pouvais situer les caractères du roman en dehors de la division sociale des sexes et l’annuler pendant la durée du livre. » (Wittig 1986, 142) Le personnage principal, Catherine Legrand, a alors accès à l’universalité langagière grâce à l’emploi d’un pronom indéfini extérieur au circuit de la communication et, par le fait même, extérieur à la binarité des sexes et des genres. De cette manière, le pronom « On » rend inopérants les déterminismes subjectifs pour permettre à Catherine Legrand d’éprouver le monde dans son immédiateté, c’est-à-dire dans une liberté et une insouciance qui sont propres à l’enfance.
[1] Wittig évoque ici le linguiste Émile Benveniste. Celui-ci souligne que le langage n’est pas un simple instrument de communication, mais également – et avant tout – ce qui fonde la subjectivité : « Le langage est dans la nature de l’homme, qui ne l’a pas fabriqué ». Autrement dit, le sujet n’advient pas dans une réalité extralinguistique, mais quand il s’exprime et prend position dans le langage. Voir Émile Benveniste. 2004 [1966]. « De la subjectivité dans le langage ». Dans Problèmes de linguistique générale, 1, 258-266. Tel. Paris : Gallimard.
[2] Néologisme wittigien, le terme « guérillère » est la forme féminine de « guérilléro », qui désigne les combattants d’une guérilla. « Guérillère » renvoie, dans l’imaginaire wittigien, aux femmes et aux hommes luttant contre l’ordre établi patriarcal. Soulignons toutefois que ce terme est bien plus qu’un simple néologisme. Il rend en effet perceptible et pensable la lutte des femmes en soulignant le recours de celles-ci à un art guerrier déjouant les stratégies traditionnelles employées par les armées institutionnalisées, qui sont dominées par les hommes.
[3] Dans Les guérillères, le pronom « Elles » englobe à la fois les femmes et les hommes, comme le donne à voir l’emploi indéfini du pronom « Ils » dans la langue française. Wittig n’aspire pas à féminiser le monde, mais à « rendre les catégories de sexe obsolètes dans le langage », et ce, pour restituer aux femmes leur intégralité ontologique dans la langue, dont tirent déjà profit les hommes. Voir Monique Wittig. 2010 [1986]. « Les catégories philosophiques. Un exemple, le genre ». Dans Le chantier littéraire. Lyon : Presses universitaires de Lyon.
[4] La véracité des faits entourant la vie de Vlasta demeure sujet à discussion. Si certains, comme Marie-Nicolas Bouillet et Alexis Chassang, affirment que Vlasta n’est qu’une figure mythique, d’autres soutiennent que Vlasta a réellement existé. Par exemple, Françoise d’Eaubonne assure que Vlasta « n’est nullement une légende, mais une vérité historiquement datable ». Voir Marie-Nicolas Bouillet et Alexis Chassang, dir. 1878. « Vlasta ». Dictionnaire universel d’histoire et de géographie. https://fr.wikisource.org/wiki/Dictionnaire_universel_d’histoire_et_de_géographie_Bouillet_Chassang/Lettre_V ; Françoise d’Eaubonne. 2023 [1978]. Écologie/féminisme. Révolution ou mutation ? Lorient : Le passager clandestin, p. 183.
[5] Voir s.d. « Triệu Thị Trinh ». Wikipedia. Consulté le 20 avril 2023. https://fr.wikipedia.org/wiki/Triệu_Thị_Trinh
[6] Voir Kallie Szczepanski. 2019. « Trieu Thi Trinh, Vietnam’s Warrior Lady ». ThoughtCo. https://www.thoughtco.com/trieu-thi-trinh-vietnams-warrior-lady-195779
[7] L’ontologie renvoie à la « doctrine ou théorie de l’être ». Voir Paul Ricœur. s.d. « ONTOLOGIE ». Encyclopædia Universalis. Consulté le 28 mars 2024. https://www-universalis-edu-com.proxy.bibliotheques.uqam.ca/encyclopedie/ontologie/
[8] Pour Wittig, la féminisation du lexique renforce la singularisation des femmes dans la langue, ce qui brime leur droit à l’universalité auquel donne accès l’emploi du masculin indéfini. C’est pourquoi, dans le souci de respecter la pensée wittigienne, nous avons opté pour le masculin « écrivain » plutôt que pour son pendant féminin. Nous avons aussi évité l’emploi de l’écriture inclusive, que nous utilisons habituellement, pour inscrire notre pensée dans la continuité des réflexions wittigiennes.
Bibliographie
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Bourdieu, Pierre. 1981. « Décrire et prescrire. Note sur les conditions de possibilité et les limites de l’action politique ». Actes de la recherche en sciences sociales (38) : 69-73.
Chevalier, Jean et Alain Gheerbrant, dir. 2019 [1969]. Dictionnaire des symboles. Mythes, rêves, coutumes, gestes, formes, figures, couleurs, nombres. Paris : Éditions Robert Laffon et Éditions Jupiter. coll. « Bouquins ».
d’Eaubonne, Françoise. 2023 [1978]. Écologie/féminisme. Révolution ou mutation ? Lorient : Le passager clandestin.
Delphy, Christine. 2008. « Les Uns derrière les autres ». Dans Classer, dominer. Qui sont les « autres » ? Paris : La fabrique.
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Wittig, Monique. 2008 [2001]. « La marque du genre » et « Quelques remarques sur Les guérillères ». Dans La pensée straight. Édition coordonnée par Sam Bourcier, 132-143 et 145-153. Paris : Éditions Amsterdam.
Wittig, Monique. 2021 [1969]. Les guérillères. Paris : Éditions de Minuit. coll. « Minuit double »
Wittig, Monique. 2010 [1986]. « Introduction » et « Les catégories philosophiques. Un exemple, le genre ». Dans Le chantier littéraire, 39-47 et 129-147. Lyon : Presses universitaires de Lyon.
